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Il y a des jeux qui sont de véritables perles mais qui ne se laissent pas dompter facilement. De nos jours, ce genre de jeu est de plus en plus rare, les standards actuels en matière de conception se tournant vers une accessibilité de plus en plus aisée et une certaine facilité. De même, il s’agit d’éviter les moments de frustration du joueur ou du moins, les utiliser avec suffisamment d’intelligence pour ne pas nuire à l’expérience de jeu. Ce bref récapitulatif de quelques bases de game design n’est pas anodin car le jeu dont j’ai choisi de parler aujourd’hui, Dead Rising, n’hésite pas à exploser toutes les règles de l’art en la matière. Pour une fois, je vais raconter le jeu tel que je l’ai perçu car il y a vraiment eu deux temps forts dans mon appréciation du jeu.

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Les premiers pas dans Dead Rising sont assez déroutants car il est difficile de se faire une idée du style de jeu. On incarne un reporter à la recherche d’un scoop phénoménale qui a demandé à un hélico de le lâcher dans une ville en quarantaine qui semble plutôt dérangée. La première séquence de jeu rappelle un bon vieux jeu de tir où il faut shooter des événements avec un appareil photo. La ville est en état de siège, à feux et à sang, mais personne ne sait vraiment ce qui s’y passe. Bon, ne soyons pas dupe plus longtemps, n’importe qui ayant vu la boîte sait qu’il s’agit d’une invasion de zombies. D’ailleurs, ceux qui s’y connaissent se rappelleront avec émotion les précédents jeux de Capcom sur le thème des zombies, fortement inspirés des films de John Romero comme la fameuse série Resident Evil 4, dont le quatrième volet était l’apogée dans le domaine de l’action.

On comprend que l’appareil photo semble jouer un rôle important dans le gameplay et l’on se retrouve ensuite dans un gigantesque centre commercial qui sera l’unité de lieu du jeu. On se retrouve parachuté dans un centre de sécurité qui sera la « base » pendant le reste du jeu et on rencontre différents personnages dans le centre. Evidemment, les choses se gâtent rapidement et les zombies envahissent la zone. Et quand je dis envahir, je pèse mes mots car c’est une véritable armée qui va débarquer sur les lieux, par paquets de dix. Sans aucune exagération, le nombre de personnage affiché atteint allégrement la centaine, ce qui met une pression énorme. Les zombies répondent à toutes les caractéristiques habituelles nécessaires pour le gameplay : ils sont lents, idiots et peu résistants. Manque de chance, on démarre le jeu sans aucune autre arme que son pauvre appareil photo, qui malheureusement, ne fait pas le moindre effet aux zombies, contrairement à un jeu comme Project Zero. Différents objets sont disponibles sur le sol et le massacre peut alors commencer : c’est du délire intégral, on peut utiliser une batte de base-ball, une poubelle ou carrément un banc pour défourailler les dizaines de zombies devant soi.

A ce moment, on commence à comprendre certaines choses : Dead Rising ne va pas faire dans la finesse et offre une bonne densité de gameplay différents. En naviguant un peu dans les magasins, on se rend compte que l’on peut interagir avec beaucoup d’objets, ce qui confère au titre un aspect « bac à sable » assez intéressant. Ca commence donc plutôt bien, les premières impressions sont vraiment bonnes : c’est fun, particulièrement sanglant et très riche. On se dit que c’est plus proche d’un Beat’em All que d’un Survival-Horror mais on se demande quand même depuis quand les Beat’em All ont des armes cassables…

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Après quelques heures de jeu, le deuxième effet kiss-cool commence à pointer le bout de son nez et Dead Rising dévoile sa véritable nature : un jeu riche, intéressant mais qui frustre le joueur a un point rarement atteint. Premier choix qui semble étrange, toutes les armes cassables : on ne peut frapper qu’une certain nombre de fois et elles finissent implacablement par se casser. Il n’y a donc aucun sentiment de sûreté dans les armes, à l’inverse de Resident Evil. Autre point, les armes ne sont pas forcément faciles à trouver. On trouve souvent des objets dont on peut se servir un peu partout mais vu la masse de zombies, c’est totalement insuffisant. Manque de bol, si les armes ne sont pas évidentes à trouver et cassables, le nombre indécent de zombies dans chaque zone oblige à se frayer un chemin dans le sang et la douleur. Il y a tout simplement trop de zombies, il n’est possible de nettoyer la zone et quand bien même on le ferait, ils repeuplent immédiatement la zone dès qu’on la quitte. Mais que faire alors ? Concrètement, à part se frayer un chemin à travers les hordes de zombies tant bien que mal, il n’y a pas grand-chose à faire en face d'un tel surnombre. Mais comme si ce n’était pas suffisant, on se rend rapidement compte que tout le jeu est en temps limité : on dispose de trois jours, soit 72 heures pour résoudre l’affaire. Ami du jeu en temps limité initié avec The Last Express et magnifié par Legend of Zelda : Mask of Majora, bonsoir.

Dead Rising ne laisse pas un instant de répit au joueur. Seulement, dans Mask of Majora, on progresse petit à petit, il existe un moyen de ralentir l’écoulement du temps et lorsque c’est foutu, on entonne le chant du temps pour repartir trois jours en arrière et recommencer les actions qui ne peuvent être sauvegardées. Dans Dead Rising, il n’y a rien de tout cela. Il y a deux types d’objectifs qui structurent le jeu : les objectifs de la trame principale (les « cas ») et les objectifs secondaires qui sont optionnels. Mais en aucun cas, il n’est possible de revenir en arrière. Etant donné la taille du centre commercial, il faut beaucoup de temps devant soi pour explorer les recoins. C’est là que le bat blesse. Tout joueur normalement constitué va essayer de résoudre tous les objectifs. Manque de bol, Dead Rising ne l’entends pas de cette oreille et il sera déjà très délicat de se concentrer uniquement sur la trame principale. Il en résulte une énorme frustration : Dead Rising met déjà la pression en permanence, en anéantissant tout sentiment de sécurité. On est agressé en permanenc et garantir sa propre survie est déjà une tache titanesque. Mais en plus, Dead Rising ajoute une énorme dose de stress par la notion d'objectifs en temps limité.

Les premières heures de jeu sont tout simplement insoutenables : on navigue péniblement, on est contraint de laisser mourir la plupart des personnes à sauver, on porte peu d’objets, les boss sont « à la Capcom », c’est-à-dire très difficiles et le système de sauvegarde vient achever toute la bonne foi qui peut rester au joueur, car celui-ci a également bénéficié de la touche « stress permanent » appliquée à l’intégralité des composantes de gameplay du jeu. Du coup, on peut sauvegarder à quelques endroits du jeu, assez éloignés, dont le centre de sécurité et les toilettes. Malheureusement, il n’est possible de sauvegarder qu’un seul profil. Impossible de réaliser des sauvegardes annexes à différents moments. La difficulté du jeu rend la progression délicate et les retours à la sauvegarde précédente réguliers. Ouille, ça commence à faire beaucoup dans la balance là. Enfin, de nombreuses missions à effectuer sont des escortes et malheureusement, l’IA des alliés est catastrophique.

Pire encore, il n’y a pas de « Friendly Fire », si l’on veut aider ses alliés à se dégager, il n’est pas rare de les massacrer soi-même.  C’est ce qui m’est arrivé après une escorte remarquablement bien menée : j’ai traversé l’essentiel du centre commercial, j’allais ramener la personne au centre de sécurité et elle s’est retrouvée submergée. J’ai sorti alors mon katana et l’accident est survenu, j’ai tranché mon escorte en deux. Des exemples d’accidents et de frustrations dans ce genre, Dead Rising en abonde. A un autre moment, j’ai effectué un objectif en temps limité dans les temps et finalement, j’ai appris que l’heure de l’objectif suivant (obligatoire) avait déjà expiré… Manque de bol, j’avais sauvegardé… Je réfléchis un instant et vu le système de sauvegarde, je constate qu’il n’existe plus qu’une seule et unique solution : tout commencer à zéro. Je ne suis pas obligé, puisqu’on peut continuer à jouer même en ayant raté la trame principale. Mais tout de même, c’est là qu’une haine profonde m’envahit et que l’envie d’abandonner le jeu s’installe dans mon esprit. J’hurle au scandale, à l’hérésie de conception, je peste contre les choix douteux du jeu et je me dis que j’ai gâché une journée en essayant ce jeu. Fin du premier acte.

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Finalement, je me décide, après une longue hésitation, à relancer le jeu. Tant bien que mal, je commence à comprendre comment fonctionne Dead Rising. Ainsi, s’il n’est possible de faire qu’une seule sauvegarde à la fois, il est possible de reprendre le profil de son personnage à tout moment pour recommencer le jeu (sorte de New Game + sur commande, pour ceux qui connaissent). Du coup, je peux profiter des quelques niveaux d’expérience que j’ai acquis, ce qui me permet de recommencer avec plus de vie et plus d’objets à disposition. Et la simple amélioration de ces deux paramètres change complètement la vie. Je commence à entrevoir le potentiel du jeu, après quelques heures de jeu tout de même. J’imagine qu’un profil avec beaucoup d’expérience peut se permettre de sauver plus de personnes. Mieux encore, à force d’exploration, je commence à rentrer dans le système de jeu. Maintenant, je connais les objectifs, je connais les zones à risque et les passages plus faciles. Je navigue plus facilement dans ce dédale.

Je m’aperçois que les premières heures de jeu laissent de la marge pour faire de l’exploration et je découvre l’existence de boutiques qui offrent des stocks infinis d’armes puissantes ou de soins. Ainsi, ma deuxième partie démarre nettement mieux et je décide de me consacrer avant tout aux objectifs du scénario. En gros, je dispose désormais d’armes suffisantes pour lutter contre le stress permanent du jeu et petit à petit, je dompte le système de jeu et parviens à m’amuser. Je découvre petit à petit les subtilités du jeu, qui permettent d’améliorer ses chances de survie, comme les effets des différentes armes, la possibilité d’augmenter la résistance des objets, les différents moyens de locomotion comme le skateboard, ou la moto. Il existe tant de choses pratiques qui peuvent simplifier la vie dont je n’avais pas conscience, parce qu’on ne m’avait pas tenu la main pour me les montrer une par une. Dead Rising est un jeu volontairement horripilant qui force le joueur à souffrir comme rarement, pour ensuite lui laisser doucement entrevoir des chances de salvation et finalement lui offrir un bonne dose de fun.

Bon, il reste quelques passages de frustration extrême, il n’y a rien à faire pour les escortes, à part s’équiper d’une arme non mortelle et de dégager le passage, certains boss sont vraiment chauds et exigent des nerfs d’acier (alors que les confrontations contre d’autres tournent au massacre). Bref, l’expérience de jeu devient de plus en plus plaisante à mesure que l’on rentre dans le jeu et que l’on se fait aux systèmes. Ainsi, je me surprend à apprécier l’univers, à avoir envie de continuer l’aventure même lorsqu’elle se révèle frustrante. Je ne me cache pas, j’ai du avoir recours à certaines FAQ tant la difficulté et la frustration auraient pu me faire plier bagage pour d’autres ciels plus cléments.

Mais le plaisir de jeu est bien là et je suis désormais rassuré, Dead Rising est un bon jeu. Il possède de grandes forces, comme son originalité, qui en fait un jeu totalement inclassable (il utilise allégrement des notions de jeu d’action, de Beat’em All, de RPG, comme de bac à sable car tout ce qui traîne est une arme potentielle…), un aspect ouvert qui le rend particulièrement plaisant une fois que l’on commence à s’en sortir. C’est un jeu à la pointe du game design sur certains points, maître absolu dans le domaine de la tension permanente à un point qu’aucun jeu à ce jour n’a pu égaler, mais qui pêche par des défauts de conception énormes (des tonnes de contrôles pas forcément ergonomiques, les phases d’escortes ou globalement, l’impossibilité de finir la plupart des quêtes). De même, il y a tellement de composantes dans le gameplay, que l’on se demande parfois leur intérêt. Il y a beaucoup d’armes possibles, loin d’être aussi efficaces les unes par rapport aux autres, la composante photographie est finalement très négligeable : elle rapporte beaucoup moins de points que les escortes ou les morts de certains ennemis. Dead Rising donne parfois une impression de gigantesque fourre-tout basé sur un centre commercial et des zombies. Mais le fun reste très présent quoiqu’il arrive, dès que l’on parvient à contourner la frustration que veux générer le jeu. Et il dispose d'une tonne de petits secrets, de petits trucs simplement fun ou qui permettent de mieux s'en sortir.

Si vous voulez apprécier Dead Rising, il va falloir faire des efforts non négligeables mais en récompense, vous obtiendrez une expérience de jeu particulièrement exaltante et surtout rafraîchissante. En quelques mots, Dead Rising est passionnant mais exigeant et à peu près autant « oldschool » qu’avant-gardiste. C'est un gros bras d'honneur aux standards actuels qui fait le choix de faire souffrir le joueur avant de lui donner de l'oxygène, qui oblige le joueur à rentrer dans son système de fonctionnement et dans sa propre logique, sans lui offrir le luxe d'un ticket d'entrée progressif. Une sorte de vieux rêve de gamer devenu réalité, fait par des gamers pour d'autres gamers.

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